14 novembre 2009
Mamans blogueuses, chap. 1 à 5
Par Ficelle

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15 octobre 2009
C'est ici que ça se passe cette semaine!!
11:35 Publié dans Le Feuilleton de Ficelle | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : feuilleton, aristos de la blogo
08 mai 2009
La nouvelle maison... du Feuilleton
22:10 Publié dans Le Feuilleton de Ficelle | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : blog, feuilleton
23 avril 2009
Chapitre onze, piège
Par Ficelle

Les rideaux tournoyaient autour des fenêtres, toutes les deux entrouvertes. Leur épais lainage cendre virvoltant dans la pièce, donnait à la scène un caractère plus lugubre encore. Nous ne réagîmes pas immédiatement. Au bout de trois ou quatre longues secondes, Robin s'avança d'un pas lourd et brusque vers son père immobile, le visage livide rejeté en arrière, à moitié couvert de sang rouge sombre, visiblement déjà coagulé. N'osant pas le toucher, Robin tourna autour du fauteuil, les yeux rivés sur le cadavre – le doute n'était franchement pas de mise quand à notre capacité à le réanimer... Nous n'esquissâmes même pas un geste en ce sens. Il sembla évaluer la situation, peut-être les causes de cette mort aussi brutale qu'incroyable. Quant à moi, mon cœur s'était arrêté en entrant dans la pièce et le bougre mettait du temps à redémarrer. Bientôt, je criai de façon presque inaudible, pour moi seule. Façon de vérifier que j'étais pour ma part toujours en vie.
Puis, je repris mes esprits. Et m'écriai: « Robin, est-il... Est-il mort? » Il ne répondit à cette question réthorique, puis, se précipitant vers la porte en me bousculant presque, il sortit. Puis rentra à nouveau et me prit par l'épaule, me tirant vers l'extérieur. « Ne restez pas là enfin, Adèle. Venez. » Sur le pallier, alors que, tremblante, perplexe et effrayée, je me tenais à côté de lui, il déverrouilla le clavier de son portable et, tournant sur lui-même, très agité, il finit par dire: « Jean, c'est moi. Descends, on a un très gros problème. » Sa voix était sacadée, son ton plus grave que d'ordinaire, mais je ne sentis dans cette simple phrase aucune de trace de peur ou de chagrin.
Je le regardai avec des yeux ronds, infoutue de capter ce qui était en train de se passer. Très choquée, je cherchai en vain une once de tristesse ou ne panique sur son visage, en vain. Son comportement était incompréhensible. A mesure que montait mon angoisse et ma colère, mes larmes commençèrent à couler, sans que vraiment je ne m'en aperçus. « Mais Robin enfin, que se passe-t-il? Je ne comprends pas... Votre père? Est-il mort... là, dans la pièce? Qu'avez-vous vu? Vous ne l'avez même pas touché... A-t-il reçu quelque chose au visage...? S'est-il cogné? Fait ça tout seul? Quelqu'un lui a-t-il fait du mal? » Je bégayais, traversée maintenant de sanglots montant par vagues, de plus en plus fortes. Il se tourna vers moi, me prit doucement par les épaules et me souffla: « Adèle, calmez-vous. Oui, mon... père est mort. Sans doute un coup porté au visage. Peut-être un accident. Vous ne devez pas paniquer. Jean arrive... Nous allons... régler ça... Appeler la police. »
Mes genoux cotonneux ne me portaient plus, je flanchai. Me portant à moitié jusque sur les marches, Robin s'assit à mes côtés, écarta les cheveux mouillés de larmes collés sur mes joues et continua: « Ne vous en faites pas, ce cauchemar sera bientôt terminé. Nous allons faire fouiller l'île. Nous finirons par trouver le responsable et... il sera arrêté et... puni. » Il avait prononcé ces derniers mots presque sans voix, juste pour lui. Je frissonnai et l'observai encore. Ses yeux, à présent durs et froids, n'exprimaient toujours aucune peine, mais une colère vive. Je ne comprenais pas cette réaction. Et j'osai: « Mais, Robin... Vous n'avez pas l'air surpris ni affecté. Je, je... » N'arrivais pas à mettre des mots sur cette étrange et perturbante réaction. A sa place, j'aurais hurlé, pleuré, me serais peut-être évanoui ou du moins aurait sans doute fini prostrée dans un coin.
Il n'eut pas le temps de répondre que Jean, suivi d'Alex et de Julien, montèrent quatre à quatre les marches du grand escalier. Jean se précipita immédiatement dans le bureau paternel, sans même que Robin ait eu besoin de lui faire le moindre signe. Il en ressortit moins d'une minute plus tard, le visage déterminé et calme. Ces deux-là réagissaient d'une façon vraiment inhumaine. N'éprouvaient-ils aucune peine à perdre leur père? Tels deux rocs, ils ne pensaient déjà qu'à l'après. Les cadets ne furent pas aussi placides. Une fois entré dans la pièce où se trouvait toujours le corps, Alex poussa un cri bref et resta un long moment invisible. Julien ressortit quant à lui illico, les larmes aux yeux. Son regard, interrogateur, scrutait ses deux aînés, en quête d'une réponse, d'une marche à suivre.
« Nous devons absolument cacher cela, commença Jean. Au moins jusqu'au 12. On ne peut pas risquer d'avoir les flics sur le dos en présence de Komenko et de sa clique. » Il parlait à voix basse, souhaitant sans doute que j'en entende le moins possible. « Ils ne pourront pas accoster à cause de la tempête de toute façon, lui rétorqua Robin. Et puis qu'est-ce qu'on leur dira la semaine prochaine, quand le corps sera à moitié décomposé? Non, on n'a pas le choix. On appelle. Et on précise que l'île est inaccessible jusqu'à nouvel ordre. » « On peut le descendre au congélo, hasarda Julien. Annick nous fera un peu de place. » Je hoquetai. Un haut le cœur me contracta le torax. D'une empleur telle que je faillis rendre mon pantaguélique petit déjeuner.
Alex ressortit du bureau à son tour, les yeux rougis. « Qui a fait ça? hurla-t-il. Je vais la buter. C'est elle, c'est forcément cette pute. » Il s'élança dans l'escalier, la rage au ventre et continuant à vociférer des injures. Jean se précipita à sa suite et parvint à la maitriser. « Non, tu restes là. On ne sait pas qui a fait ça. Et puis, de toute façon, personne ne peut quitter l'île. Si c'est elle, elle est prise au piège. Comme nous tous d'ailleurs. » Réprimant un nouveau haut le cœur, je parvins à me redresser et, tanguant franchement sur mes gambettes, je m'adressai aux frères à mi-voix: « On ne peut pas partir, c'est ça. On est coincés ici? Je veux partir Robin, je veux m'en aller... J'ai peur. Je veux partir! » « Non, Adèle, c'est impossible, vous êtes coincée ici, tout comme nous et la personne qui a sans doute commis ce crime. Je sais que c'est difficile pour vous là, tout de suite, mais je suis là. Nous sommes là, vous n'avez rien à craindre. » La panique montait et je ne le croyais plus. Je criai soudain: « Mais Robin, je dois PARTIR, c'est urgent! Ici, ça n'ira pas, je ne serai pas en sécurité, je ne veux pas rester...! » « Vous n'avez pas le choix Adèle, c'est comme ça. Mais ce ne sera sans doute pas long. L'affaire de quelques jours. » Je sentis la terre tourner, le sol s'affaisser sous moi. Et puis le noir.
EDIT (4 mai) : le vote est à présent terminé. C'est la version numéro 2 qui remporte la mise... Merci pour votre participation et à TRES bientôt pour la suite du Feuilleton!
Le Feuilleton peut, à ce stade, s'élancer dans plusieurs directions. C'est maintenant à vous de décider.
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18 avril 2009
Chapitre 10, tempête

Quand j'ouvris un œil, un rai de lumière grise me fit immédiatement cligner des paupières. Les volets n'étaient qu'à moitié fermés, claquant au vent encore plus fort que la veille. J'avais dormi toute habillée, allongée sur l'édredon, en travers du lit. Je mis quelques secondes à me souvenir du lieu où je me trouvais. Puis, le déroulé de ma première journée à Ploubelle-île me revint en mémoire d'une traite. D'un coup, je me dressai sur mes coudes et vérifiai que mes valises étaient toujours là, bouclées à mes pieds... et que j'étais bien seule et en sécurité dans la pièce. Un frisson me parcourut en repensant au fait qu'on pouvait entrer dans ma chambre comme dans un moulin.
Me redressant complètement, je tentai de rassembler mes idées de la nuit, en grande partie passée à imaginer un prétexte pour partir dès le matin. Je ne pouvais décemment pas invoquer la discussion surprise au salon, alors que je me trouvai dans le passage secret, derrière la porte dérobée. Mais, guidée par une peur diffuse quoique légèrement irrationnelle et un certain dégoût pour cette étrange endroit, je savais instinctivement qu'il me fallait quitter les lieux au plus vite. Rassemblant ce qui me restait de courage, je décidai de descendre d'abord tâter le terrain (et grappiller quelques petites choses à manger) avant de me lancer auprès du maître des lieux dans des explications vaseuses sur, au choix: ma mère et son soudain cancer, ma sœur et son imminent accouchement, mon lapin nain retrouvé découpé en rondelles par le voisin, mon père écrasé par un camion pompe tonne à sa sortie du boulot, et autre excuses nullissimes, sorties de mon imagination bornée prolixe.
Entrouvrant la porte de ma chambre, je m'assurai que la voie était libre. Me dirigeant vers les escaliers, je réalisai soudain que le vent soufflait vraiment fort, s'engouffrant sous les cadres des fenêtres, sifflant jusque dans le hall du manoir. Brrr... Je frissonnai à nouveau, glacée cette fois. Je serrai mon gilet contre moi, heureuse d'avoir revêtu ma tenue de combat breton (jeans, chaussettes en laine moelleuse et boots à larges semelles en cuir, écharpe en coton à grosses mailles et top à manches longues en coton bio, oui, hein, bon – même dans les situations les plus déagréables, il est indispensable de garder une certaine allure/éthique...). Arrivée au bas de l'escalier, je visai la cuisine, l'inquiétude et le stress ne parvenant pas à occulter mon appétit légendaire. Les odeurs de café mêlées aux émanations de pain chaud et de chocolat me conduisirent tout droit à l'arrière du rez-de-chaussée. Longeant un large couloir, sur les murs duquel s'étalaient nombre d'estampes et autres gravures anciennes, j'aperçus en bout de course, à travers une porte entrouverte, les fourneaux ainsi qu'une femme s'y affairant. C'était Annick, à n'en pas douter. Virvoltant de l'évier aux placards, elle semblait en grande conversation avec un tiers. « Ils arrivent plus tôt que prévu, entendis-je prononcé par une voix masculine. Demain sans doute. Va falloir qu'on fasse un aller-retour d'urgence à terre pour faire le plein. Ils sont 27 normalement. Tu connais Komenko... Il ne peut pas se déplacer sans sa cour au grand complet. » Et Annick de répondre: « Je ne l'aime pas celui-là, c'est un vrai mafieux. Je trouve que le patron devrait pas fricotter avec ce genre d'individus. Ils me donne la chair de poule. Et sa façon de traiter les femmes et les employés... ça me révolte. Pire que des chiens. »
Je fis claquer durement mes talons plats sur les dalles du couloirs pour les prévenir de ma présence. Puis j'entrai. « Ah, bonjour Adèle », me lança Maxime d'un ton un peu gêné. Assis à table, il tenait un large bol de café au lait entre les main, et portait déjà sa veste et son bonnet. « Bonjour Maxime, bonjour Annick. Puis-je me joindre à vous pour avaler quelque chose? » « Mais bien sûr, vous êtes la bienvenue! » me dit encore l'intendant, me désignant un siège face à lui. Je m'asseyai et remerciai la gouvernante qui dressait un couvert devant moi. Le ventre un peu noué, je m'enfilai grignottai quand même deux tartines de beurre salé/confiture de prunes, avec un peu de jus d'orange pour faire couler. Ma devise: toujours voyager/travailler/buller le ventre plein. Je ne perdai pas en revanche mon objectif de vue et demandai: « Est-il possible de se rendre à Lorient aujourd'hui? » « Pourquoi? Vous venez d'arriver! » s'étonna Maxime Coutereau, bien à propos. Annick, elle aussi, s'était tournée vers moi et m'observait d'un air interrogateur. « Et bien, je... heu... Je dois faire quelques boutiques pour compléter ma garde robe. Il fait beaucoup plus froid ici que ne me l'était imaginé. » A mon plus grand étonnement, je m'étais totalement dégonflée. Je ne parvenais pas à avouer mon envie de départ, et encore moins ma réelle motivation.
« Je suis désolée Adèle. Mais vous ne pourrez pas vous enfuir aujourd'hui. Ni même demain ou après-demain. La mer est très mauvaise. La météo annonce même une violente tempête. » « Mais... N'y a-t-il aucun moyen...? » J'étais soudain perdue, désemparée. Je me rendais compte que même si j'avais dit mon besoin de quitter cette île, cela n'aurait servi à rien. J'étais coincée. Prise au piège. Je restai sans mot dire, quand Maxime ajouta: « Seul les très gros bateaux peuvent accoster par ce temps. D'ailleurs, nous en avons un qui arrive demain. Vous serez sans doute occupée à d'autres tâches, mais vous croiserez ses occupants à coup sûr: ce sont des clients importants des Séraphin. Pas du genre discrets. »
Je mordis dans une troisième tartine, cachant à grand peine mon trouble. Je me levai bientôt et pris congé des deux employés, qui avaient repris leur conversation logistique. Longeant le couloir jusque dans le hall, je réfléchis rapidement. Pas moyen de fuir. Et puis, fuir pourquoi? Finalement, j'étais informée, du moins partiellement, des activités familiales, qui visiblement n'étaient pas très nettes. J'étais sur mes gardes quant aux raisons réelles ou supposées de mon embauche par Robin... Mais n'avais-je pas moi-même eu des pensées similaires en acceptant le job. Et puis, à la lumière du jour, mes fantasmes de mauvais polars prenaient tout à coup du plomb dans l'aile. Et dehors, le vent redoublait encore de violence. Pas un temps à mettre une Adèle dehors. Dehors d'ailleurs, j'aperçus par la fenêtre une personne accourir vers le manoir, enroulée dans un imperméable vert foncé. Quelques secondes plus tard, la grande porte s'ouvrait et l'imperméable, ruisselant de pluie, faisait son entrée à deux mètres de moi.
Mon sang ne fit qu'un tour. C'était Robin. Se débarrassant rapidement de sa veste trempée, il se tourna vers moi, le sourire aux lèvres. « Adèle, quel plaisir de vous voir ici! Vous avez fait bon voyage? Vous êtes bien installée? Vous avez trouvé de quoi vous nourrir? Je suis désolé de ne pas avoir pu vous escorter moi-même hier mais une affaire m'a retenue en Italie... » Il n'arrêtait plus. Sa belle voix grave maintenait un débit de paroles chantantes et agréables... Contre toute attente, sa présence à ce moment précis me rassurait, me réchauffait. J'étais heureuse de la voir. Un comble. Il semblait me rendre la pareille et cela me mit encore plus de baume au cœur.
« Venez, venez! Nous allons monter dans mon bureau. » « Mais, votre père, que j'ai rencontré hier, m'a demandé de passer le voir ce matin. Dois-je aller m'excuser auprès de lui et vous rejoindre ensuite? » « Pas la peine, nous allons de ce pas lui annoncer ensemble que je suis de retour. » Et nous gravîmes d'un pas rapide les marches menant au premier étage, moi courant presque derrière lui. Une fois en haut, il frappa d'un geste vif sur le battant d'une grande porte de bois travaillé et n'attendit pas la réponse pour entrer. « Père, je me permets de vous déranger quelques instants. Je viens de croiser Adèle dans le hall et vous l'enlève dès aujourd'hui... » Je le suivai d'un pas et m'arrêtai net derrière lui. Devant nous, la vaste pièce était parfaitement ordonnée, décorée avec rafinement, quoique un peu froide. Sur le grand siège de cuir derrière un magnifique bureau en chêne massif, Monsieur Séraphin se tenait assis, droit comme un i. Sa tête, basculée vers l'arrière, était maculée de sang.
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25 mars 2009
Chapitre 9, curiosité
Par Ficelle

« Terminé! Tu peux le leur dire. C'est fini, terminé! » L'homme avait prononcé ces mots d'une voix forte et grave. L'expression de son visage m 'échappait – il me tournait le dos. Mais je compris au ton de sa phrase qu'il ne souffrirait pas d'être contredit. D'ailleurs son père, raide dans son fauteuil mais toujours souriant, ne fit pas même mine de lui demander des explications. « Jean, nous parlerons de tout cela plus tard. Nous avons une invitée, que tu as bousculée, je te signale. Tu devrais peut-être t'en excuser auprès d'elle. » Ce que l'homme, visiblement toujours aussi furieux, ne fit pas. Se levant, le maître des lieux me dit alors, sans plus de cérémonie: « Adèle, je vous présente mon fils aîné, Jean Séraphin. Veuillez pardonner sa rudesse, il vient de faire un long voyage... » Et se tournant à nouveau vers son fils, il ajouta: « Adèle est la nouvelle assistante de Robin. Elle va vivre parmi nous quelques temps ».
Le nouveau venu m'observa une minute, son regard fouillant le mien, puis il sortit précipitamment de la pièce. « Nous avons à parler, père, lança-t-il, déjà dans le hall. Et vite. » Nous l'entendîmes grimper les marches du grand escalier, le bruit de ses bottes résonnant jusqu'à nous. J'étais franchement interpellée par ce comportement... rustre? Je ne décelais aucune méchanceté ni mépris dans ces agissements (contrairement à sa future belle-mère...), mais bien plutôt de la colère, teintée de réserve à mon encontre. Son père prit congé d'un sourire, et quitta la table pour la pièce adjacente – un salon des plus confortables, par la porte duquel j'avais pu jeter plus tôt un coup d'œil curieux. Larges fauteuils clubs et cheminée de pierre, tapis épais et guéridons fleuris donnaient à la pièce toute sa chaleur et son confort.
Alex et Blanche le suivirent, tandis que Julien m'entrainai dans le hall. « Encore désolé pour mon frère, il est plutôt ours dans son genre. Viens, je te raccompagne jusqu'en haut. » Je me laissai guider, vaguement intriguée par les murmures qui filtraient de la pièce voisine, mais comprenant que je n'étais plus la bienvenue au rez-de-chaussée. Quel homme intrigant... me dis-je. Et pourquoi une telle rage? Que ne voulait-il plus faire? Ou voir? Ou dire? Encore un étrange comportement et un mystère de plus à élucider. Mais souhaitais-je vraiment en savoir plus. Jean m'avait fait un peu peur. Peut-être les activités de la famille Séraphin ne gagnaient-elles pas à être explorées plus avant finalement. Ma curiosité était piquée, mais la violence de l'entrée de Jean m'avait un peu refroidie. Quelle chose pouvait mettre un tel homme dans un état pareil?
Julien bavardait à côté de moi, mais je n'écoutais que distraitement. Il était question de son bac, de ses résultats toujours insuffisants aux yeux de son père... « Et ta mère? », fis-je soudain, réalisant qu'il manquait nettement une personne au tableau. « Elle est morte », dit simplement l'adolescent. « Oh... Je suis désolée. » A voir son visage soudain fermé, je regrettai immédiatement ma brusque sortie. Il ne sembla pas enclin à m'en dire d'avantage et je ne posai aucun question supplémentaire. Je sentis que j'en avais assez dit. Sombre, Julien me laissa sur le palier du deuxième étage et redescendit en marmonnant un « à demain » à peine audible.
J'avais gaffé, là. Peut-être ce décès était-il récent? Mais alors, que venait faire cette Blanche si tôt au bras d'un veuf de fraîche date? Peut-être M. Séraphin et son épouse n'étaient-ils déjà plus un couple au moment du décès... Je me perdis en conjectures. C'est alors qu'au fond du couloir, j'aperçus Jean refermer une porte et s'avancer dans ma direction. Quand il me vit, il eut un geste de surprise. Il passa devant moi sans m'adresser la parole et prit le virage vers l'escalier d'une démarche rapide et assurée. Je glissai quant à moi la clé dans ma serrure et me rendis compte que la porte n'était pas verrouillée. Je me souvenais pourtant de l'avoir fermée en partant... Ou peut-être avais-je simplement pensé le faire et oublié, après avoir découvert le passage utilisé par Julien. Peu importait, je savais à présent que je n'étais pas la seule à pouvoir entrer dans cet endroit.
Envoyant valdinguer mes compensées et jetant ma robe et mon gilet à sequins sur le fauteuil à côté du lit, j'enfilai rapidement mon vieux t-shirt à l'effigie des Bisounours (un peu la honte quand même...) et filai me rafraîchir dans la salle de bain. Farfouillant dans la trousse de toilette, j'en sortis deux petits élastiques strassés, que j'enroulai rapidement à l'extrémité de mes deux tresses. Me regardant dans le miroir, je me fis deux réflexions: 1) A 25 ans, je trouvais mon visage encore très enfantin, ce qui ne me plaisait guère... Les tresses n'arrangeaient rien, mais bon, personne n'était censé les voir. 2) Même si je tombais de sommeil, je n'étais pas certaine de pouvoir m'endormir tant j'étais excitée par ce lieu, ses habitants et le halo de mystère qui entourait le tout. De plus, le vent soufflait dehors, s'engouffrant dans les volets et les faisant claquer régulièrement. Malgré cela, la pièce était douillette. Les radiateurs fonctionnaient encore – ce qui n'était franchement pas du luxe par cette nuit glaciale de ce début du mois de mai.
Je grimpai dans mon lit, enfonçant avec délice mon visage dans les oreillers. J'éteignis la lampe de chevet et fermai les yeux, serrant très fort l'édredon entre mes cuisses. Quelle journée! Je ne devais pas oublier d'appeler ma sœur et ma mère le lendemain, pour leur dire que j'étais bien arrivée, que tout allait bien, blablabla. Surtout, ne pas leur raconter mes doutes quant à la « normalité » des Séraphin, ni mes interrogations sur leurs activités et leur drôle de manière de se déplacer dans le manoir. Se déplacer dans le manoir... Voilà qui me donnait des idées. Mauvaises, les idées, bien sûr.
Je sautai au bas du lit et enfilai rapidement mon long gilet de laine beige. Je pris mon briquet dans mon sac à dos de voyage, un joli sac Bensimon bleu marine à tirettes en cuir, et vérifiai qu'il était encore en état de marche... prolongée. Je passai ensuite une main sur le mur où j'avais découvert un peu plus tôt la fente et le passage, l'ouvris sans difficulté et me faufilai à l'intérieur. Il y faisait nuit noire. Mon cœur battait la chamade, mais pas de quoi me faire reculer, au contraire. A la lumière de la flamme du briquet, je suivis un long couloir dont je ne voyais pas le bout. Puis soudain, je faillis tomber. Des marches. En avançant la flamme, j'en découvris qui montaient et d'autres qui descendaient. Je pris le chemin du bas.
La descente fut plus longue que ce à quoi je m'attendais. A mi-parcours, un palier, que je laissai sur ma droite. Au bout de quelques minutes, qui me semblèrent une éternité, je parvins à un nouveau couloir. Je m'y enfonçai le cœur palpitant, quand je vis, non loin, un rai de lumière. Je m'en approchai le plus doucement possible, nettement effrayée cette fois. Non que je me sentis en danger, mais j'avais peur d'être découverte. Nouvelle venue fouineuse et cachotière... Pas bon, pas bon du tout. A quelques centimètres de la fente, je m'arrêtai et tendis l'oreille.
J'identifiai bientôt le crépitement d'un feu de bois, puis des bruits de pas, lents et réguliers. Et soudain, une voix: « Je pense que c'est une erreur d'avoir fait venir une étrangère ici ». C'était la voix grave de Jean. « Nous n'avons aucun intérêt à avoir quelqu'un susceptible de découvrir nos petits secrets... Et je t'épargne le pire, sache-le. » « Il n'y aura pas de problème, je t'assure, nota la voix policée et rassurante de son père. Elle n'a pas l'air plus maligne que ça... Et puis, si elle fait bien son travail, Robin arrêtera de nous fatiguer avec cette maison d'édition. C'est une perte de temps pour lui, et donc pour nous. » « Je n'aime pas ça, je te dis. En plus, avec ce que j'ai du faire pour les Komenko, on n'a pas intérêt à faire les malins et à attirer l'attention. J'espère que tu en as conscience... » « Je suis d'accord avec Jean, même si je trouve que c'est sympa d'avoir une fille ici. En plus, elle est plutôt mignonne... » « Ne te fais pas d'illusion, reprit son aîné. S'il l'a fait venir jusqu'ici, c'est qu'il compte bien se la garder pour son usage personnel... »
Je frissonnai. Je ne souhaitais pas en apprendre d'avantage. Faisant le chemin inverse le plus rapidement possible, je refermai la porte du passage derrière moi, allumai la lumière et restai là, secouée, les larmes aux yeux. Chez quelle bande de mafieux sadiques et pervers étais-je tombée? Je n'avais pas vraiment d'autre choix: j'attrapai ma valise et commençai à rassembler mes affaires.
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18 mars 2009
Chapitre 8, la firme
Par Ficelle

Bizarrement, je n'étais pas complètement surprise. Je commençais à m'attendre un peu à tout avec cette étonnante famille... Les deux tourteraux se tenaient là, côte à côte, la main de l'une caressant la chevelure poivre et sel de l'autre. Monsieur Séraphin père, très digne dans son costume printanier parfaitement ajusté (du sur-mesure, sans doute aucun), était assis sur l'une des chaises en métal blanc, installées sur la très spacieuse terrasse. Derrière lui, le regard fixé sur l'horizon et la mer, visibles au delà des arbres, la splendide et froide Blanche n'était pourtant pas avare de gestes tendres envers celui qui aurait pu être son père. Au premier coup d'oeil néanmoins, on s'apercevait aisément qu'ils formaient un couple bien assorti.
« Mademoiselle Laurrisson!, me lança soudain le patriarche. Vous voilà enfin. » Et, se levant d'un bond, il s'avança vers moi et me serra vigoureusement la main. « Enchanté » fis-je poliment. « De même, répondit-il. Je suis heureux de faire votre connaissance. Robin nous a prévenu de votre arrivée. Je crois que vous connaissez déjà Blanche, ma fiancée. » L'expression sympathique de son visage contrastait avec le caractère impassible, voire rigide, des traits de sa compagne, pas prête à se laisser aller à un simple sourire envers mon insignifiante personne. Monsieur Séraphin ne s'en offusqua pas et m'indiqua d'un geste où m'asseoir.
Alex et Julien, restés en retrait lors de ce bref échange, suivirent le mouvement et s'installèrent également autour de la table ronde, sur laquelle était dressé l'apéritif. « Que souhaitez-vous boire, me demanda pour la forme le maître de maison, rassi à son tour. Annick, apportez-nous une bouteille de champagne, s'il vous plait." Une employée de maison que je n'avais pas croisée jusqu'à présent, apparut sur le seuil et hocha la tête avant de s'exécuter.
« Nous sommes heureux de vous accueillir Mademoiselle, reprit-il, se tournant vers moi. Robin avait bien besoin d'une assistante. » Assistante? Je ne relevai pas, une nouvelle fois... « Il se pique d'éditer des auteurs obscurs! Chacun sa marotte, je ne vais pas m'y opposer... Mais heureusement, ce hobby ne lui prend pas tout son temps. » Blanche sourit (enfin!), manière pour elle d'adhérer aux propos de son « fiancé ». Quel âge pouvait-il avoir? Soixante-cinq, soixante-dix ans? Au bas mot. Ce qui ne l'empêchait ni d'être tout à fait alerte, et encore moins séduisant. Un homme viril, charismatique, à qui l'on avait instantanément envie de plaire, dont on se devait d'attirer l'attention... Prudence cependant, son cerbère veillait. Si je ne voulais pas m'attirer plus encore les foudres de la beauté brune, mieux vallait m'en tenir à ce pour quoi j'étais là et faire profil bas.
Une fois le champagne versé dans nos verres, le patriarche leva le sien et nous invita à faire de même. « A votre arrivée, ma chère. A notre fructueuse collaboration. J'espère que vous apprécierez la vie à Ploubelle-île et plus généralement la vie parmi nous. » Gênée, j'affichai cependant mon plus beau sourire et goûtai le délicieux nectar effervescent – issu, je n'en doutais pas, d'une très belle cave à vins. « Merci pour votre accueil, soufflai-je. J'espère me rendre utile et ne pas trop vous déranger par ma présence. » « Ne vous inquiétez pas, nota Monsieur Séraphin, ici, on va, on vient, il y a toujours du monde. Vous ne nous dérangerez pas du tout, et au contraire nous serez très utile. »
Je ne relevai pas cet énième sous-entendu incompréhensible et essayai de savourer la douceur de la soirée et la beauté du cadre. Alors que Blanche était rentrée « terminer un travail avant le dîner », la conversation s'amorça tranquillement entre Alex et son père, à propos du... yacht attendu dans quelques jours. « J'ai peur qu'il lui faille mouiller au large, confiait Alex. Leur bateau est énorme et le ponton un peu court. Ils n'auront rien contre... On leur assurera une navette 24 heures sur 24. Maxime y veillera. » « Demande lui d'embaucher quelques extras, répondit son père. Il nous faudra du monde pour assurer le service. Je veux que ça se passe sans fausse note. Je veux un service impeccable. »
Je ne perdais pas une miette de la discussion. Mais je dus m'interrompre quand Julien m'adressa la parole: « Alors, comment trouves-tu la maison? » « Superbe! Je n'avais jamais visité un endroit pareil... Mais, je n'ai pas bien compris. Un étage complet du manoir est réservé aux bureaux, or, si l'activité d'édition n'est pas l'activité principale de Robin et de ta famille, à quoi servent-ils? » Julien n'eut pas le temps de répondre. Son père, qui visiblement avait entendu (ou écouté?) ma question, me répondit sur un ton très sérieux: « Nous sommes banquiers d'affaires, mademoiselle, j'ignorais que Robin ne vous en avait pas informée. Nous travaillons avec quelques grands de ce monde et nous assurons, depuis quelques générations, que leur patrimoine prospère à travers la planète ».
Rien que ça. Bon, ça collait à peu près avec l'image de la famille bourgeoise et fortunée que souhaitait afficher cet homme accompli, père de famille nombreuse et riche homme d'affaires. N'empêche, plusieurs détails me chagrinait. Qu'attendait-on de moi ici? Etais-je réellement là pour suppléer Robin dans son « hobby »? Pourquoi Julien (et peut-être Alex) se déplaçaient-ils dans la maison en utilisant des passages secrets? Quels riches clients allaient bientôt débarquer à Ploubelle-île? Je n'eus pas le temps de cogiter très longtemps. Nos coupes sifflées, nous fûmes invités à passer à table.
Le couvert était dressé dans la vaste salle à manger du manoir. Nappe blanche, couverts en argent, assiettes de porcelaine, serviette en lin beige, verres en cristal... La décoration était sobre, somptueuse. Sans faute de goût. Ma mère aurait été ra-vie. Aux murs, sur les pierres apparentes étaient tendues de superbes tapisseries anciennes, représentant des scènes de combat naval, de pêche royale et d'agapes champêtres.
Nous prîmes place de part et d'autre de la longue table rectangulaire. En face de moi, Alex me sourit de son air rassurant et coquin. Julien s'installa à mes côtés. En bout de table, Monsieur Séraphin et Blanche de Fronsac déplièrent leur serviette et entamèrent l'entrée sans plus de cérémonie. Je tentai de me détendre et savourait le carpaccio de Saint-Jacques à l'estragon et huile d'olive, me retenant de saucer vigoureusement mon assiette... Pendant que le maître des lieux étrillait Julien à propos de ses résultats scolaires navrants, ainsi qu'il les qualifiait, Alex et moi échangeâmes quelques banalités, puis, sentant mon besoin d'en apprendre un peu plus sur les activités familiales, il me glissa: « Mon père est dans les affaires, et nous travaillons tous, de près ou de loin, en lien avec lui. Sauf bien sûr Julien et Ariane, qui sont encore étudiants. Robin est le bras droit de mon père. Banquier de formation. C'est lui qui gère le portefeuille de plusieurs de nos plus gros clients. Il voyage beaucoup, en Europe, aux Etats-Unis et en Asie. Il a monté une petite maison d'édition il y a quelques années, avec l'une de ses conquêtes d'alors. Madeleine. Très intelligente. Je l'appréciais beaucoup, même si j'étais pas très vieux à l'époque. Bon, ça c'est un peu mal terminé... » remarqua-t-il avec une pointe de regret. « Il a du mal à se consacrer à cette activité, reprit-il, mais il ne lâche pas. C'est pour ça qu'il a fait appel à vous. Pour le seconder dans cette tâche. »
« Joséphine, elle, s'occupe de la logistique, des agendas, reprit-il. Elle a un an de plus que moi. Jean, lui, bon, c'est un peu compliqué... Il, euh, assiste les clients, les dépanne en cas de pépin. Avec ce type de personnalités, il faut être au petit soin, régler leurs business dans les moindres détails. Blanche travaille avec mon père, et moi, je déniche, je prospecte, je suis la partie émergée de l'iceberg. De la firme Séraphin. » La firme? Je n'étais pas beaucoup plus avancée, mais il avait fait un effort. Je compris que je n'en saurais pas plus lorsque son père s'intéressa à nos messes basses. « Qu'est-ce que tu lui racontes Alex? Ne lui dévoile pas tout nos petits secrets, s'il te plait! » Il avait prononcé cette phrase sur le ton de la plaisanterie, mais je sentis qu'il y faisait passer un message clair à son fils. Alex avala une bouchée de queue de lotte et me sourit gentiment, l'air de s'excuser.
Fatiguée par le voyage, je sentis une bonne vieille migraine pointer son nez dans la partie émergée de mon iceberg, alors que nous avalions notre dernière bouchée de dessert. « Je vous pris de m'excuser, fis-je. Mais je suis exténuée. Je vais monter me reposer. » « Vous êtes toute pardonnée, m'assura Monsieur Séraphin. Passez dans mon bureau demain matin à 9h, nous verrons ensemble ce que vous pouvez régler avant le retour de Robin. » Je souhaitai une bonne nuit à l'assemblée et me dirigeai vers l'escalier, quand je fus violemment bousculée. Nous restâmes quelques instants sonnés par le choc. Puis je levai la tête et me trouvai nez à nez avec un homme échevelé, grand et musculeux, une large veste imperméable recouvrant ses larges épaules. Je restai interdite, tandis que le nouvel arrivant plongeait son regard dur dans le mien, avant de me contourner sans ménagement et de se planter devant celui qu'il appela papa.
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09 mars 2009
Chapitre 7, le passage
Par Ficelle

« Mais qui êtes-vous? » Demanda-t-il soudain d'une voix blanche, rompant le silence dans lequel nous nous toisions depuis quelques secondes. « Qui êtes-vous, vous? » Répondis-je du tac au tac. « Je... Je suis désolé, balbutia-t-il cette fois. Je ne voulais pas... »
Il n'eut pas le temps d'en dire plus, interrompu par un grattement discret sur la porte de ma chambre. « Adèle? Puis-je vous déranger? C'est moi, Alex. » « Entrez », dis-je plus fort que je ne l'eusse souhaité, la voix légèrement trop aigüe. Quand Alex apparut sur le seuil, il marqua une pause en apercevant le garçon. Eberlué, il s'écria: « Mais qu'est-ce que tu fous là, toi? » Le jeune homme paru deux fois plus paniqué, sa tête fixant le mur face au lit, les yeux révulsés. Il ne dit plus rien, mais son regard semblait crier quelque chose. Un message que je ne pus déchiffrer.
Alex fit mine de se reprendre, puis, visiblement toujours aussi furieux, se tourna vers moi: « Veuillez excuser mon frère Julien, Adèle. Il ignorait que vous étiez logée dans cette chambre. » « Mais comment a-t-il fait pour entrer? Explosais-je. Je n'ai rien vu ni rien entendu. A peine un bruit de porte! » « Julien, comme tous les membres de la famille, possède un passe qui donne accès à chacune des pièces de la maison. Mais il ne l'utilisera plus pour entrer ici, je vous le promets, Adèle. C'est une regrettable erreur. »
« Ce n'est pas grave, l'assurai-je, mentant un peu pour protéger l'adolescent, dont l'état d'agitation ne semblait pas vraiment s'améliorer. Il n'y a pas de mal. Je suis entière et s'il ne s'agit que d'une erreur... » « Non, c'est grave au contraire, repris Alex. Julien ferait mieux d'étudier plutôt que de fouiner partout! Mais changeons de sujet. Je venais vous inviter à prendre l'apéritif avec moi sur la terrasse. Seriez-vous intéressée par un petit remontant après ce voyage et cette, euh... mésaventure impardonnable? » « Oui, bien sûr. Je me rafraichis et je vous rejoinds dans quelques minutes. » « Super! A tout de suite. » Il sourit, fit signe à Julien de sortir de la pièce et le suivis, refermant la porte derrière lui.
Une fois seule, je m'assis sur le lit, m'octroyant quelques secondes pour digérer les derniers événements. Un passe? Un... troisième frère? La colère d'Alex? L'étrange attitude de Julien? Tout cela était bien mystérieux. Je voulais bien croire que le jeune homme était entré chez moi par erreur, mais je ne comprenais pas, en revanche, pourquoi il avait besoin de se balader ainsi de pièce en pièce. Et sa façon bizarre de ne pas nous regarder, ni Alex ni moi, mais de fixer le mur, presque tétanisé. Il était peut-être complètement paumé, le pauvre garçon. Ou, fils gâté et oisif d'une famille riche, en proie à des rêveries solitaires. Ou à des activités pas très nettes? J'imaginais toute sorte de choses, des plus innocentes aux plus extravagantes, voir franchement graveleuses...
Halte aux supputations. Je devais me secouer et rejoindre Alex. Faisant un petit tour dans la salle de bain attenante à ma chambre, je constatai que je faisais franchement peur à voir. Heureusement que Robin n'était pas là. Robin? Non, il était fiancé, je ne devais plus penser à lui. Au moins pas en ces termes. Mes longs cheveux étaient tout emmêlés, la faute au voyage en bateau. Mon maquillage avait largement déserté les lignes courbes et néanmoins régulières de mon visage. Ma bouche était rouge d'avoir été trop mordue. Stress, frayeur et air du large ne faisait pas bon ménage avec des lèvres fermes, hydratées et glossées. Qu'à cela ne tienne, il me fallut dix petites minutes pour me ravaler la façade. Puis j'enfilai ma petite robe de printemps fétiche, signée Tara Jarmon, mon gilet à sequins tout neuf et mes compensées en raphia et cuir naturel, avant de jeter un nouveau coup d'oeil dans le miroir. Autrement plus présentable.
J'allais quitter la pièce quand je remarquai une ombre sur le mur face à mon lit à baldaquin. Une ligne sombre que je n'avais pas remarquée auparavant. Comme un mauvais raccord de tapisserie. Je passai la paume de la main sur le mur et sentis une fine aspérité. Je m'approchai encore et tentai d'accrocher avec mes ongles (trop longs et non-manucurés... no comment) l'interstice entre les deux pans de murs. Un faible mouvement m'encouragea à tirer pour fort vers moi et l'interstice s'agrandit. Persévérant avec difficulté, je parvins bientôt à la conclusion que le pan de mur pivotait. Et qu'il devait bel et bien s'agir d'une... porte. Au bout d'une ou deux minutes, le battant céda tout à fait et un passage se dessina sous mes yeux, donnant sur une cavité sombre, mais apparemment aménagée. L'évidence me frappa. Julien avait fixé ce mur de façon quasi-désespérée pendant tout le temps qu'il avait passé là. Il n'avait pas emprunté la porte d'entrée « officielle » de ma chambre, mais bien ce passage dérobé. A quelles fins? D'où venait-il? Impossible de le deviner... pour l'instant. Il me semblait évident que ce passage était connu d'Alex et que sa colère avait pour objet l'utilisation intempestive qu'en avait fait son jeune frère. Ou la possibilité pour moi d'en découvrir l'existence. Pourquoi alors m'avoir installée dans cette chambre...
Les questions s'accumulaient et les réponses possibles se bousculaient au portillon de mon imagination, encouragées à éclore par mon intense et soudaine curiosité. Cependant, il n'était pas question de dévoiler ma découverte. J'allais faire durer un peu le suspense, quitte à découvrir par moi même le pourquoi du comment, tout en restant sur mes gardes. Il semblait évident que ni Alex, ni Julien ne me voulait aucun mal. Néanmoins, le fait que mes appartements étaient accessibles à ceux qui n'y étaient pas invités m'imposait un peu plus de prudence dans la gestion de mon intimité. Les choses se corsaient, devenant toujours plus passionnantes, me dis-je, un peu naïvement. Midinette au pays d'Agatha Christie? Quel mal y avait-il à éprouver quelques frissons, tant que je ne découvrais pas un cadavre derrière ma porte, rigolais-je toute seule.
Vérifiant que je n'avais plus à rougir de ma mise, je décidai de descendre affronter Alex et surtout Blanche, la gentillesse et la chaleur faites femme. Dans le grand escalier, je songeai tout de même à cette drôle de famille... Combien de frères allais-je encore rencontrer? Cette maison était-elle un gruyère troué de multiples voies de traverse? Mon esprit vagabondait quand je me trouvai nez à nez avec Julien, qui m'attendait penaud en bas des marches.
« Je suis réellement navré de ce qui c'est passé, haleta-t-il. Je ne voulais ni vous effrayer, ni vous mettre mal à l'aise. J'ignorais que vous seriez déjà là. » « Ce n'est rien, soufflai-je. C'est oublié. Et puis, nous avons fait connaissance, comme ça. » « Au fait, lui lançai-je encore avec malice, pourrais-tu m'éclairer sur le nombre de frères et soeurs que compte cette grande famille? » Le tutoiement allait de soi. Il le prit d'ailleurs plutôt bien, rassuré par mon ton visiblement amical. Et répondit: « Tu ne vas pas être déçue. Nous sommes quatre frères et deux soeurs! Tu connais déjà Robin je crois, et Alex, et moi. Tu n'as pas encore rencontré Jean, notre aîné. Ni nos soeurs, Ariane et Joséphine. Elles ne vivent pas là toute l'année, mais comme pour nous tous, Ploubelle-île est un port d'attache. Nous n'en restons jamais éloignés bien longtemps. Tu auras donc vite l'occasion de rencontrer toute la famille. D'ailleurs, mon père t'attend dehors, avec Alex... et Blanche. » Il avait baissé la voix en prononçant le nom de sa future belle-soeur.
De sa future belle-mère, compris-je instantanément en enjambant la porte-fenêtre menant à la terrasse.
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28 février 2009
Chapitre 6, le manoir
Par Ficelle

Nous contournâmes l’îlot à vitesse réduite pour atteindre un petit ponton où nous accostâmes sans encombre. Encore sur mes gardes quoique soufflée par la beauté du paysage, je constatai que Ploubelle-île, d’une superficie (à la louche) de moins de dix kilomètres carrés, était quasiment exclusivement entourée de falaises abruptes. Difficilement accessible donc, la petite île n’en était que plus majestueuse… et mystérieuse.
Agrippée aux rochers, une dense végétation verte foncée, touffue sur les hauteurs, s’étalait à perte de vue, surplombant la mer et recouvrant les falaises. Seule la plage, aperçue à notre arrivée de l’autre côté de l’îlot, semblait ouverte sur le large et tournée vers l’extérieur. Du ponton, sur lequel je sautai d’un pas leste aidée par Alex, le manoir familial était invisible. Seul se profilait derrière mon compagnon un chemin menant à un bel escalier de pierre.
Sur le quai, visiblement constitué d’un bois précieux et exotique, et assez vaste pour accueillir un yacht de grande taille, nous attendait un homme en jeans et chemise foncée, la cinquantaine alerte et le cheveu grisonnant, plutôt bel homme. Je remarquai dans son œil une légère froideur (lueur de mépris ?) quand Alex s’adressa à moi en le fixant : « Je vous présente Maxime Coutereau, notre intendant. Il est en charge d’à peu près tout sur l’île. Il la connaît comme sa poche. Si vous avez le moindre souci, la moindre question, n’hésitez pas à faire appel à lui ». Je serrai la main de l’intendant et nous échangeâmes un sourire poli. « Mademoiselle, me dit-il simplement. Je suis à votre disposition. Je vous indiquerai bien sûr où me trouver… à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. » Prévenance ? Invitation ? Le ton employé était neutre et sans ambiguïté, j’en conclus qu’il s’agissait d’une attention sincère et rassurante, une façon de signifier que j’avais un allié (m’en fallait-il un ?) dans la place. Je lui lançais un regard reconnaissant et m’empressai de suivre Alex dans l'escalier. Maxime se chargea de mes bagages et nous suivit sans ciller.
Au bout de quelques minutes, je levai les yeux et m’arrêtai, frappée par la beauté des lieux. Devant moi s’étalait un luxuriant jardin parfaitement entretenu, surplombant la mer et bordé d’arbres, au fond duquel se dressait une demeure de pierres gris clair haute de trois étages. Elégante et imposante, la maison était tout simplement magnifique. J’en restai interdite quelques instants, remerciant le sort une fois de plus de m’avoir conduite jusqu’ici.
« Adèle ? Vous venez ? », me héla Alex, déjà au bas des marches du manoir. « J’arrive ! », lançais-je. Et je me précipitai à sa suite, un peu penaude –pour ne pas changer. Je le rattrapai à peine quand une femme, toute de blanc vêtue, contrastant avec sa sublime chevelure brune et brillante, apparut dans l’encadrement de la porte principale. Levant les yeux vers elle, je reconnus immédiatement la femme aperçue dans la boutique aux côtés de Robin. Alex marqua un temps d’arrêt, visiblement (désagréablement ?) surpris de la voir là. « Salut Blanche ! lui lança-t-il finalement, peignant un sourire crispé sur son visage. Je pensais que vous ne seriez pas encore là ! » « J’ai du rentrer plus tôt… Une affaire urgente à régler, lui répondit la madone d’une voix froide. Robin est toujours à Milan. »
Puis, me détaillant d’un bref coup d’œil –sans s’embarrasser d’une quelconque discrétion, comme elle avait déjà eu l’occasion de le faire, et comme satisfaite de constater qu'elle me dominait en beauté et assurance, elle s’adressa enfin à moi : « Vous devez être Mademoiselle Laurrisson, la nouvelle assistante de Robin ? ». « Heu… Oui », balbutiais-je. Assistante ? Je n’étais pourtant pas vraiment sûre que tel fût l’intitulé de mon poste. Mais je n’allais pas me lancer dans une explication de ce type à peine arrivée. Pas devant elle en tout cas.
Au fond de moi, j’avais trop peur qu’on me renvoie. Puérile et déplacée, cette réaction me surpris. Je me sentais devant cette très belle femme comme une élève devant sa maîtresse, une conductrice ayant menacer d’écraser une petite vieille en grillant un feu devant un policier tout-rouge-le-calepin-de-contraventions-en-main. Bref, comme une cruche, quoi. Désagréable. Très désagréable. Ce job valait-il vraiment la peine de s’infliger tout ça. La question ne se posait plus vraiment. Cette affaire avait (déjà) dépassé le stade du simple « nouveau boulot ». L’aventure qui semblait faire corps avec cette place d’éditrice me tenait en haleine, je ne voulais plus reculer. Tout ça était trop passionnant.
« Je suis Blanche de Fronsac, reprit-elle, la fiancée de M. Séraphin. » Blanc. Rideau. Fin du film. J’affichai un sourire pour le moins figé. L’ « aventure » avait d’un coup pris un peu de plomb dans l’aile. Bien sûre, je n’avais pas eu la naïveté de croire que cette femme sublime était sa… euh, cousine, sœur, confidente. Mais bon, « fiancée », ça calmait clairement mes ardeurs.
« Enchantée », fis-je, poliment, lui tendant une main mal assurée. Elle la serra distraitement, déjà ailleurs, loin de mon insignifiante personne. « Le dîner est à 20 heures », lança-t-elle, s’adressant plus à Alex qu’à moi. Derrière moi, Maxime, qui s’était arrêté sur les marches les deux minutes que durèrent ces présentations, s’anima à nouveau et me contourna pour me faire face : « Adèle –je peux vous appeler Adèle ? Je vous conduis jusqu’à vos appartements. » J’acquiesçai et me tournai à mon tour vers mon hôte : « Je vous attends sur la terrasse pour l’apéritif », me lança alors Alex. « Désolée, heu… Pour elle. » Il ne prit pas la peine de m’en dire plus, mais je compris qu’il ne goûtait pas le ton et l’attitude de sa future belle-sœur. Je souris et entrai dans la maison à la suite de l’intendant.
L’intérieur de la demeure était à la hauteur des façades. La pierre nue recouvrait les murs, sans rendre froide pour autant l’ambiance générale des lieux. Dans le hall, un escalier imposant monopolisait l’attention du visiteur, tandis que quatre portes s’ouvraient sur différentes parties du manoir. « Par là, vous pouvez accéder aux salon, salle à manger et bibliothèque, m’expliqua Maxime. De ce côté-ci se trouvent les bureaux, de ce côté-là les cuisines. Au premier étage se trouvent les appartements de la famille Séraphin, au second, ceux des employés. » Tout en gravissant les marches du grand escalier, direction le deuxième étage, il me précisa encore que les chambres et tables d’hôte, une activité annexe de la maison, étaient sous sa responsabilité, dans une autre aile du manoir.
J’écarquillais les yeux pour ne pas perdre une miette du spectacle. Des tapisseries précieuses et des tableaux de maîtres s’étalaient sur les murs, un épais tapis recouvrait l’escalier jusqu’au premier, tandis que sur les consoles installées sur les paliers, étaient posés horloges anciennes et vases de porcelaine, statuettes de marbre et miroirs dorés. Faste et orgueilleux, cet intérieur n’en était pas pour autant dénué de charme et de chaleur. Mélange de Versailles et de maison de famille bretonne… Etrange mélange, j’en conviens.
Nous parvînmes devant une large porte au deuxième étage, que Maxime ouvrit à l’aide d’une clé qu’il me tendit. « Vous êtes chez vous. » C’était la seconde fois que j’entendais cette phrase en moins d’une heure, prononcée par deux hommes différents. J’allais finir par le croire, si ce n’était l’accueil glacial de Blanche de Fronsac. Mais la vision enchanteresse de ma nouvelle chambre effaça en un instant celle de la froide « fiancée » de Robin. Baignée de lumière, vaste et sobre, les murs blanchis et les fenêtres immenses, la pièce était idéale. En son centre trônait un lit à baldaquin en bois clair, tendu de blanc lui aussi, et garni d’édredons soyeux et confortables.
Ravie, je remerciai Maxime, qui quitta la pièce sans mot dire. Je sautai dans mon lit et restai là, à contempler le plafond et savourer ce moment de détente. Et, sans m’en apercevoir, je sombrai dans un sommeil profond.
Ce fut un bruit de porte qui me réveilla. J’émergeai rapidement, essayant de me souvenir ou je me trouvais. Instinctivement, je sus que je n’étais pas seule dans la pièce. Je me redressai et constatai avec une certaine frayeur qu’un homme se tenait là et me fixait.
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12 février 2009
Chapitre 5, voyage

Devant la porte de mon immeuble m’attendait un homme de taille moyenne et tout en muscles, adossé à la portière d’une Audi flambant neuve. Décontracté et sûr de lui, l’homme portait des Ray-ban fumées aux montures écailles, malgré une absence totale de soleil, et un perfecto en cuir noir. Jean slim, baskets colorées et chemise à carreaux façon « bucheron des villes » complétaient son uniforme de mec trendy. Une look eighties totalement tendance. Etrange allure pour un chauffeur.
« Adèle ? » m’apostropha-t-il en souriant. « Oui », répondis-je. « Bonjour, je suis Alex, le petit frère de Robin. Vous montez ? L’avion décolle à 9h30. » Je n’eus pas le temps de formuler la plus petite réponse. Il prit mes paquets d’une main ferme sans me demander mon reste et les enfourna dans le coffre. Galamment, il m’ouvrit ensuite la porte côté passager, la referma sur moi et s’installa derrière le volant. Je ne recouvris réellement mes esprits que lorsqu’il eut démarré en trombe et mis le cap vers le boulevard périphérique.
J’osais alors lui adresser la parole : « Nous allons voyager ensemble ? » l’interrogeais-je d'une voix faible. « Tout à fait. A moins que vous ne sachiez piloter », me répondit-il, avec une pointe d’ironie. « Euh, non, bien sûr… Pourquoi, c’est vous le pilote ? » « Je n’en ai pas la tête ? », continua-t-il, à présent ouvertement amusé. « Si, oui… Désolée, je ne voulais pas… » Insinuer quoi que ce soit. Raté. Et comme à l’accoutumée, je passais pour la naïve de service, impressionnée et impressionnable. Grr… Lamentable. Il était urgent de faire mien cet adage : l'habit ne fait pas le moine, surtout pas chez les Séraphin &co. Il clôt l’échange par un laconique, quoique rigolard : « Pas de souci. J’ai l’habitude… » Bon, il avait l’air plutôt sympa, c’était déjà ça. Quel âge pouvait-il bien avoir ? 24, 25 ans peut-être. A peu près comme moi. Ça commençait bien, j’allais voyager à bord d’un avion piloté par un débutant… Heureusement qu’aucun membre de ma famille n’était témoin de cette scène, ça aurait fait des histoires –sans aucun doute une crise cardiaque pour ma mère, des hauts cris pour sa voisine, des aboiements réprobateurs pour son chien. Qu'importe... Ils n'étaient pas là et c'était tant mieux ! J'étais pas en sucre tout de même... En plus, y a des gilets de sauvetage et des parachutes dans les avions au cas où ils se crashent... Et on ne donne une licence de vol qu'à ceux qui en ont le niveau, nan ?
Bref... En moins d’un quart d’heure, dans une atmosphère pour le moins tendue (du moins de mon côté) et silencieuse, nous arrivâmes au Bourget. L’aérodrome était plutôt encombré. Nous nous garâmes directement à proximité du jet et, en moins d’une demi-heure nous fûmes à bord. Les contrôles étaient effectués au sol et il suffit à mon chauffeur de s’installer derrière les mannettes, puis de patienter gentiment sur la piste en attendant le décollage. Je pris place à l’arrière du petit avion, sobre et confortable. Ce job allait présenter un maximum d’avantages en nature, commençais-je à me dire… On était bien loin du wagon bondé du TGV Paris-Bretagne, rempli de marmots se bagarrant pour savoir qui, du grand frère ou de la petite sœur, venait d’emporter la cinquantième partie de Uno.
Je sentis bientôt le moteur vrombir, l’avion accélérer puis décoller. Je jetais un regard à travers le hublot. Paris s’étalait, loin déjà. Et cette vue me serra le cœur. Pour la première fois, je m’éloignais de la capitale pour une durée indéterminée, pour « vivre » ailleurs, « m’installer » au loin. Enfin, « au loin », j’me comprends. Au bout d’un temps qui me parut très court –je rêvassais durant tout le trajet, snobant mes dix Vogue, Gala et autre Maison française…, j’aperçus une étendue bleue marine entre les nuages. On dépassait les falaises, contre lesquelles on voyait d’ici l’écume se former et les vagues se déchainer. Ne devions-nous pas atterrir à Lorient ? Je me levais et m’approchait de la cabine de pilotage. « Nous longeons les côtes et arrivons à Lorient dans quelques minutes, me confirma Alex. Asseyez-vous et attachez votre ceinture, s’il vous plait. »
Je fis demi-tour et m’exécutais, sentant monter l’excitation. Le ciel gris, ampli de nuages cotonneux, était épais autour de nous, le vent faisant valser la carlingue et je me demandais, pas très rassurée, comment mon pilote allait s’y prendre pour poser le jet sans encombre. Bon, il avait l’air de maitriser son affaire, mais on ne sait jamais, un malheur est si vite arrivé. Optimiste, hein ? Il n’avait pas l’air affolé, mais je bouclais tout de même rapidement ma ceinture. Au bout de quelques minutes qui me semblèrent une éternité, je vis la terre se rapprocher de nous à travers le hublot. Nous étions pas mal secoués, mais j’apercevais la piste en contrebas. On y était presque. Je me tenais aux accoudoirs, les jointures de mes mains blanchies tant je serrais fort. Je sentis bientôt le train d’atterrissage cogner contre le bitume de la piste et l’engin freiner des quatre fers. Quand nous arrivâmes enfin à proximité du petit aérodrome et que l’avion marqua un arrêt un peu brusque, Alex passa la tête à travers le rideau qui séparait la cabine du reste de l’habitacle : « Pas trop secouée ? me demanda-t-il gentiment. Vous êtes toute blanche ! » Je mis quelques secondes à ouvrir la bouche : « Merci, mais je prendrai sans doute le train pour rentrer ». « Vous comptez déjà nous quitter ? » demanda-t-il, un sourire coquin sur les lèvres, qu'il avait presqu'aussi belles que son aîné. « Mmm… » Je ne pris pas la peine d’articuler une vraie réponse, n’en ayant aucune en stock à cet instant précis. Je me détachai, me levai et fit mine de rassembler mes affaires. Ne sachant pas s’il m’avait réellement effrayé ou si je jouais les vierges effarouchées (le savais-je moi-même ?), il fit en sorte que nous posiions rapidement les pieds sur le tarmac, où une superbe Mini Cooper noire et rouge nous attendait, la clé sur le contact. Nous prîmes place à bord –mes sacs et paquets bouchant honteusement la vue arrière au conducteur, qui ne fit gracieusement aucun commentaire (décidément vraiment charmant et bien élevé, cet Alex…). Nous prîmes la direction du port, où nous montâmes à bord d’un hors-bord au nez long et fuselé. Quand le jeune homme mis les gazes, je regrettai instinctivement la chaleur moite et la cohue protectrice du métro parisien et m’agrippai une nouvelle fois à ce que je trouvais pour ne pas partir en arrière au premier coup d’accélérateur.
Très vite, nous fûmes au large et je scrutai l’horizon, espérant apercevoir le but ultime de ce périple : la fameuse Ploubelle-île. Emmitouflée dans mon coupe-vent doublé de laine polaire, mon bonnet Saint James (on s’équipe ou on ne s’équipe pas…) enfoncé sur les oreilles laissant dépasser mes mèches emmêlées par le vent, je me recroquevillai à côté de mon compagnon de voyage, visiblement enivré par la vitesse et la puissance de son engin.
Quand au loin, j’aperçus une tâche sombre, puis des falaises et une plage, puis, nous rapprochant, les contours d’une grande bâtisse de pierre, mon cœur s’emballa. J’étais heureuse. Heureuse de m’être lancée dans cette aventure, heureuse de constater que j’allais de surprise en surprise, que je me mettais (un peu) en danger et, surtout… que j’allais bientôt revoir Robin. Mon pilote me prit le bras et me sourit : « Bienvenue chez vous ».
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